[Cahiers Libres] L’Eglise doit elle élargir les cercles de son dialogue ?

Voici un billet initialement écrit pour les Cahiers Libres

Benoit, en commentaire de ce billet, rappelait très justement que « le plus intéressant dans les blogs se joue dans les commentaires ». Et j’ai voulu commenter derrière lui. J’ai ensuite pu vérifier une autre règle « un commentaire trop long devient un billet». Je réponds donc ici à Manuel Atréide.

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« S’il m’arrive de critiquer l’Église, ce n’est pas dans le ridicule dessein de la réformer. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. » Bernanos1

L’Eglise n’est pas une démocratie, car la démocratie a pour but d’organiser la cité, et non le salut des âmes.

On reproche souvent à l’Eglise sa conception étroite du dialogue. La critique faite à l’institution et à sa hiérarchie, pointe du doigt une déconnexion de la réalité et un dialogue restreint au cercle de ceux qui sont dans la ligne du parti. On en appelle donc à une dialogue élargi au-delà de ce cercle, pour avoir des avis différents, des paroles différentes et finalement un progrès de l’Eglise. Une gestion plus « démocratique » de la vie de l’Eglise, en quelque sorte.

Une parole différente est intéressante. C’est sûr. Nécessaire même. Très bien. Beau constat. On est tous d’accord là-dessus. Bon. Et une fois qu’on l’a dit on fait quoi ?

L’enseignement de l’Eglise a la particularité de s’appuyer sur une source, la parole, qui s’exprime sous deux formes : l’écriture et la tradition. La nuance est importante, puisqu’elle fait l’objet d’une constitution dogmatique entière, Dei Verbum, pendant le concile Vatican II. La religion chrétienne, n’est pas une religion « du livre », c’est une religion de la parole. Et cette parole a été transmise par la rencontre entre le Christ et chacun de ses disciples. Ces disciples font connaitre ensuite le Christ pour permettre à d’autre de faire cette rencontre. Et à partir de toutes ces rencontres, on tire un enseignement, imparfait, que l’on peut appeler la tradition.

Petit rappel : la tradition est historiquement arrivée avant la bible. Oui, les apôtres n’avaient pas un livre avec les évangiles sous la main, aussi étonnant que cela puisse paraître au premier abord. Mais si on y réfléchit un peu, c’est tout à fait logique : avant que les Evangiles soient écrits et diffusés, les premières communautés chrétiennes ont survécu sans livre. Et comment ont-elles fait ? Elles se sont appuyées sur les témoignages des gens qui ont connu le Christ, les disciples qu’il a enseignés. Et ces mêmes disciples ont ensuite transmis l’enseignement.

La tradition est ce que l’Eglise se transmet depuis près de 2000 ans. Et les transmissions se faisant par des hommes, elle est imparfaite. Mais malgré tout, cela reste un corpus précieux. Sans cela, l’enseignement du Christ n’est qu’un ensemble de paroles sur un bout de papier, interprétables à tort et à travers.

Or, la tradition, l’enseignement de l’Eglise, ce n’est pas un savoir inné. On ne naît pas en connaissant l’intégralité de l’enseignement de l’Eglise. Et c’est le rôle des théologiens (entre autre) de l’étudier. Le père Moingt, avant d’être théologien, a dû passer par quantité d’années de travail et d’étude. Sa légitimité pour discuter la théologie est établie. Et tout le problème est là : légitimité.

Discussion. Ok. 100% d’accord. Mais que ce soit fait avec des personnes qui connaissent le sujet. Assez rapidement, tout le monde a un avis sur tout. Mais de là à dire que tous les avis se valent, il y a un pas que je ne franchirai pas. Non, tous les avis ne se valent pas. Pour une raison toute simple : si on ne connait pas un sujet, on risque tout simplement de complètement passer à côté des enjeux et d’asséner des contre-vérités avec fermeté. L’avis d’une personne persuadée que l’Eglise n’a pas de pensée en terme d’écologie est-il réellement pertinente si on lui demande ce qu’elle pense de l’Eglise et de l’écologie ? Non. Son discours ne montrera qu’une chose : l’Eglise communique mal, le reste sera à côté de la plaque.

Il est donc nécessaire d’abord, de dialoguer avec des personnes qui connaissent le sujet. Et si d’autres personnes ne connaissant pas le sujet veulent dialoguer, c’est excellent. Mais il faut d’abord passer par un peu de formation. Il faut parler de sujets que l’on connait un peu, et éventuellement accepter une parole d’autorité quand elle est légitime, au moins jusqu’à ce qu’on puisse légitimement la contester. S’il a pu y avoir des abus dans cette autorité, il n’en demeure pas moins que la nécessité de connaître le sujet demeure.

Faire parler des personnes homosexuelles sur l’homosexualité est une chose intéressante, elles connaissent le sujet, de façon subjective certes, mais elles au moins,elles connaissent ce sujet. Faire parler les catholiques sur leur perception de l’Eglise et sur leur vie de foi, est une chose intéressante, ils connaissent le sujet, de façon subjective certes, mais eux au moins ils connaissent ce sujet. Mais pas n’importe quel sujet : leur perception de l’Eglise et leur vie de foi. C’est entièrement autre chose que l’enseignement de l’Eglise. Leur perception de l’Eglise et leur vie de foi, ce sont des réalités subjectives, qui, éventuellement, sont influencées par une transmission défaillante de l’enseignement de l’Eglise.

Ensuite, une fois que l’on a trouvé des gens qui connaissent un peu le sujet, il faut des gens qui souhaitent la même chose que l’Eglise. L’Eglise n’est pas une démocratie. Le souci de l’Eglise n’est pas le vivre ensemble, la progression des droits fondamentaux ou la gestion de l’Etat. Le souci de l’Eglise est le salut des âmes. S’il est clairement démontré que le vivre ensemble, la progression des droits et la bonne gestion de l’Etat concourent au salut des âmes, l’Eglise s’en servira comme moyen, mais pas comme fin.

En termes de salut des âmes, le gros du travail a déjà été fait : un type vraiment extra est mort et ressuscité sur la croix, pour nous pécheurs. Ce qu’il nous reste à faire : le suivre. Ce même type bien a dit “ je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; personne ne va vers le Père sans passer par moi.” A partir de là, ce que dit l’Eglise ne peut pas être conçu comme ce que dit un homme politique, un lobby ou je ne sais quelle faction.

L’Eglise se fiche d’être dans l’air du temps ou pas. L’Eglise se fiche de ne pas être moderne. Elle est là depuis 2000 ans, elle réfléchit sur l’humain depuis 2000 ans, donc ce n’est pas 3 sondages biaisés qui vont la faire changer d’avis. Son souci, je me répète, est le salut des âmes. Si elle change sa façon de faire les choses, si elle change sa manière d’aborder un sujet, c’est dans ce but. Et elle est prête à discuter avec ceux qui ont ce même souci, avec tous les hommes de bonne volonté.

Enfin, l’Eglise est tournée vers Dieu. Dès lors, la réflexion qui la traverse ne peut être coupée d’une vraie vie spirituelle, profonde et vivante. Les catholiques et les hommes de bonne volonté qui veulent réformer l’Eglise doivent comprendre ces impératifs. C’est aussi pour cela qu’il est difficile d’avancer dans le dialogue. Qui peut prétendre avoir une vie de foi parfaite ? C’est un peu pour cela que la théologie a longtemps été le fait des seuls hommes d’Eglise. Alors que la théologie n’est pas, et ne doit pas être, la propriété des clercs.

L’Eglise a beau être sainte, elle n’en est pas moins, mystérieusement, faite de pécheurs. Elle est composée d’êtres qui souffrent, selon le mot de Francis Spufford, de la “propension humaine à faire foirer les choses” (“Human Propensity to fuck things up” dans Unapologetic). Donc elle a conscience que ce qu’elle dit sur certains sujets est imparfait.

Pour reprendre Benoit (encore) : “Dans l’enseignement de l’Église, le purement « dogmatique » est très faible (le credo et ses suppléments bonus), le reste est une immense source bouillonnante (qu’on appelle la tradition) avec laquelle on cherche à avancer. Alors il y a des synthèses doctrinales (rassemblant les positions médianes et majoritaires : c’est le superbe Catéchisme de l’Église Catholique), mais une fois le CEC lu, en guise d’introduction, il faut plonger dans la lecture des Pères, et puis surtout (surtout, mais aussi, évidemment – évidemment – déjà avant d’ouvrir son CEC) lire les Écritures. Ensuite tout est OPEN !”

Il y a donc beaucoup de travail à faire. Mais pas n’importe comment. Le rythme de l’Eglise n’est pas le rythme de la politique. C’est pour cela par exemple qu’un sondage qui tente de faire valoir que 90% des catholiques sont pour l’avortement est une absurdité. On tend ce sondage (mécanisme dont on connait les biais), pour montrer que l’Eglise doit changer. Mais si l’Eglise est contre l’avortement, c’est parce qu’elle considère qu’une vie humaine commence dès sa conception, et que dès lors, l’impératif du  6e commandement : « Ne commets pas d’homicide », doit s’appliquer ici aussi.

L’Eglise ne fait pas un concours de popularité. Ce n’est pas à nous de juger le choix de ces 90%, clairement pas. Le rôle de l’Eglise est d’essayer de comprendre ce qui les a amenés à vouloir sacrifier une vie pour un autre impératif (quel qu’il soit, là n’est pas le sujet). Le rôle de l’Eglise est ici d’accompagner ces personnes et de leur parler de l’amour de Dieu, pas de changer pour faire plaisir. C’est, il me semble, le propos de Pneumatis, quand il écrit “que celui qui a des couilles, qu’il entende”.

Quand on dit à un enfant : ne mets pas ta main dans le feu, ça brûle, c’est parce qu’on sait que ça brûle, et que s’il le fait, l’enfant se fera mal. Et le fait que 90% des enfants approuvent le fait de mettre sa main dans le feu, ne changera rien à cette réalité : le feu, ça brûle, mettre la main au feu, ça fait mal. Et pour l’avortement c’est pareil : l’avortement est une source de douleur, tant pour la mère que pour l’enfant. L’un et l’autre méritent qu’on les accompagne dans leurs blessures, pas qu’on les juge. Il y a certaines choses dans l’enseignement de l’Eglise, qui risquent de demeurer, malgré une position clairement contre l’air du temps.

Entre ces vérités dogmatiques, et les points “open”, il y a une zone grise, dans laquelle le dialogue peut se faire. L’écologie, l’homosexualité, le transhumanisme, le divorce et autre, sont autant de sujets qui méritent une plus ample réflexion. Pas parce que la vérité a changé, mais parce que ce qui semblait suffire à une époque ne suffit plus. Ce qui semblait aller de soi à une époque ne va plus de soi. Ce qui pouvait être dit à une époque sans blessure ne peut plus l’être, quelles qu’en soient les raisons. Et c’est là qu’on attend tous les hommes de bonne volonté. Et si les “cercles” de dialogue de l’Eglise sont aussi restreints, c’est surement aussi que peu de gens prennent le temps nécessaire pour y participer en se pliant à tous ces impératifs.

Bien sûr, tout cela, c’est la théorie. En pratique, il y a encore du travail à fournir pour que tout se fasse vraiment. Mais on avance. L’Eglise avance lentement, certes, mais elle avance. Les discours du pape François, tout en restant très clairs sur certaines questions brûlantes, n’en demeurent pas moins une invitation à ce dialogue. Et si, à un niveau plus local, des invectives et des attaques sont à déplorer, ce n’est pas le fait de l’Eglise dans son ensemble. Encore une fois, son but est le salut des âmes.

L’évangélisation est ce dialogue avec le monde pour le salut des âmes. Et c’est à nous, chrétiens, de faire de notre mieux pour ne pas tout faire foirer.

Fol Bavard

1. « S’il m’arrive de mettre en cause l’Eglise, ce n’est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l’Eglise capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l’entendaient Luther et Lamennais. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille au plus humble, au plus dénué de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde ; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes, l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors, pourquoi la mettre en cause, dira-t-on ? Mais, parce qu’elle est toujours en cause. C’est d’elle que je tiens tout, rien ne peut m’atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. Ou plutôt, il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde. Je me défends contre ce scandale par le seul moyen dont je dispose en m’efforçant de comprendre. Vous me conseillez de tourner le dos ? Peut-être le pourrais-je, en effet, mais je ne parle pas au nom des saints, je parle au nom de braves gens qui me ressemblent comme des frères. Avez-vous la garde des pécheurs ? Eh bien, le monde est plein de misérables que vous avez déçus. Personne ne songerait à vous jeter une telle vérité à la face, si vous consentiez à le reconnaître humblement. Il ne vous reprochent pas vos fautes. Ce n’est pas sur vos fautes qu’ils se brisent, mais sur votre orgueil. Vous répondrez, sans doute, qu’orgueilleux ou non, vous disposez des sacrements par quoi l’on accède à la vie éternelle, et que vous ne les refusez pas à qui se trouve en état de les recevoir. Le reste ne regarde que Dieu. Que demandez-vous de plus, direz-vous ? Hélas ! nous voudrions aimer. » Georges BERNANOS, Les Grands Cimetières sous la lune in Essais et écrits de combat, Paris, Gallimard, 1971, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 426. retour

[Cahiers Libres] L’Eglise doit elle élargir les cercles de son dialogue ?

Une réflexion sur “[Cahiers Libres] L’Eglise doit elle élargir les cercles de son dialogue ?

  1. Bonjour !

    Question fort intéressante, s’il en est !
    A noter que Don CARSON relève, dans un article intitulé « Comment définir l’évangile : une étude du texte de 1 Corinthiens 15v1-19″(pp 21-29), paru dans le numéro 186(octobre-décembre 2013) de la revue « Promesses », consacré à « l’évangélisation personnelle » que « La tendance la plus courante de nos jours est peut-être d’accepter l’Evangile, tout en déployant beaucoup d’énergie et de passion créatives pour développer d’autres thèmes : le mariage, le bonheur, la prospérité, l’évangélisation, les pauvres, la lutte contre l’islam, la lutte contre la sécularisation galopante, la bioéthique, les dangers à gauche, les dangers à droite…..c’est ignorer que nos auditeurs sont inévitablement attirés par ce qui nous passionne le plus(…)

    Si nous acceptons l’Evangile sans conviction, alors que des sujets périphériques enflamment notre passion, nous formerons une génération qui minimisera l’Evangile et manifestera du zèle pour ce qui est périphérique(…)Si on réfléchit sérieusement à l’Evangile et si celui-ci reste au centre de notre préoccupation et de notre vie, nous constatons qu’il aborde aussi de façon pertinente toutes les autres questions. »(p22)

    C’est pourquoi, à partir de 1 Corinthiens 15v1-19, Don CARSON se propose de résumer l’Evangile en huit mots. Extraits ici : http://pepscafeleblogue.wordpress.com/2013/10/16/definir-levangile-pour-aller-de-lautre-cote-du-periph/

    Bonne journée à vous !

    Pep’s

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