[Cahiers Libres] L’ultralibéralisme, ce moulin à vent.

Voici un billet écrit originellement pour Cahiers Libres, en réponse à une tribune de Patrice de Plunkett sur le libéralisme.

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L’ultra-libéralisme est à la mode. Comme le Gender ou le nouvel ordre mondial, c’est un complot qui semble avoir ses entrées partout. Il est tout puissant, rien ne semble pouvoir lui résister. Sauf que l’ultra-libéralisme est avant tout un terme journalistique. Une coquille vide. Et quand aujourd’hui la lutte contre l’ultra-libéralisme semble faire l’unanimité, on devrait s’étonner de ne trouver personne qui s’en revendique. Et plus encore, se demander pourquoi personne ne peut le définir. Car si réellement l’ultralibéralisme est une doctrine en vogue, on devrait pouvoir la décrire.

L’ultralibéralisme, un mythe construit et fantasmé

Le libéralisme est l’un de ces moulins à vent contre lesquels on part en guerre. Une monstruosité fantasmée, qu’il est aisé de démonter, mais qui n’existe que dans l’imaginaire de ceux qui entendent le dénoncer. Et on ne peut que les comprendre. C’est rassurant d’avoir un ennemi bien déterminé, de lui donner un nom et de le vouer aux gémonies. Par souci de simplification, de sensationnalisme ou bien d’opportunisme, on dresse à grand traits le portrait d’un ennemi invisible. Dire des choses simple, ça plait. Mais si cela se finissait comme le roi nu d’Andersen ? Que se passera-t-il le jour où quelqu’un verra que cet ennemi n’existe pas ?

Nombreux sont ceux qui participent à la construction de ce mythe de l’ultralibéralisme, et qui, ce faisant, s’épuisent à dénoncer un mal inexistant. « Mal nommer les choses, c’est ajouter du malheur au monde » disait l’écrivain et philosophe Albert Camus. Et ce malheur on l’ajoute en voulant combattre un ennemi imaginaire. En voulant soigner un mal inexistant, on s’acharne au mauvais endroit, ce qui n’est pas sans effet pervers.

Tout ne va pas bien dans le meilleur des mondes. Les dérives souvent dénoncées existent. Sauf que dénoncer l’ultralibéralisme, c’est partir à l’attaque des moulins à vent. A plus forte raison, vouloir lui attribuer tant de conséquences néfastes, c’est faire fausse route. Car l’ultra-libéralisme n’existe pas. Et pourtant on veut lui attribuer tous les maux : la perte de repère dans la société, l’anticatholicisme, « l’idole Argent », la concentration sauvage du capital entre les mains d’un nombre de gens toujours plus réduit, la paupérisation croissante du reste de la population… Vaste programme. Encore faut-il savoir de quoi on parle.

Beaucoup sont prompt à dénoncer l’ultralibéralisme, peu le sont à le définir. Souvent, « ultralibéralisme » n’est qu’un effet de style. On rajoute « ultra » ou « néo » pour renforcer un terme, le rendre encore plus radical. Et dans « ultralibéralisme », il y a libéralisme. Et le saut est parfois fait, les deux mots sont vite pris comme synonymes. Et finalement c’est le libéralisme qui se trouve être la cible. Mais il y a souvent plus de fantasme que de recherche sur la pensée libérale.

L’ultralibéralisme, une dégénérescence du libéralisme

Parfois l’ultralibéralisme est le terme choisi pour qualifier une dégénérescence du libéralisme. Ce serait un refus total de tout type de norme, ce qui entraînerait finalement une aliénation. Car sans reprères, ne serait-ce que moraux, la liberté n’est qu’une illusion. Une liberté au sens chrétien se fonde sur un respect de la loi divine. Si on ne consent pas à renoncer à l’aliénation du péché, on en reste prisonnier. Dès lors, une absence totale de norme, cet “ultralibéralisme” que personne ne semble revendiquer, est à la fois contraire aux fondements du libéralisme et de la religion chrétienne, qui s’attachent à permettre une liberté authentique.

Tenir pour synonyme “libéralisme” et “ultralibéralisme”, c’est donc aller un peu vite en besogne. Par exemple, dans le cas de la “théorie du Gender”, son arrivée à l’écolepeut être prise pour le dernier forfait du libéralisme. Sauf que l’idée qu’un Etat puisse s’abaisser à ce type de propagande est profondément contraire à la vision de l’Etat que peuvent avoir les différents courants des libéraux. Qu’ils soient ou non d’accord avec la dite théorie ne change rien, ce genre de propagande est un détournement du pouvoir de l’Etat, et donc un danger pour un libéral. On comprend donc vite que le glissement entre ultralibéralisme et libéralisme est une simplification discutable.

Le libéralisme, une pensée riche et complexe

Surtout que la pensée libérale se caractérise par sa diversité. Il y a presque autant de libéralismes que d’Eglises protestantes. Alors de qui parle-t-on quand on parle de Libéralisme ? D’Adam Smith ou d’Ayn Rand ? De Friedrich von Hayek ou d’Alexis de Tocqueville ? De Ludwig Von Mises ou d’Henri-Dominique Lacordaire ?

Prenons par exemple ce dernier. Le Père Lacordaire est un prédicateur dominicain, mais aussi un journaliste engagé et un homme politique. Et bien que cette terminologie soit sujette à caution, on peut dire que c’est l’un des penseurs du catholicisme libéral. De plus, il est l’auteur de cette fameuse citation « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la liberté qui opprime, et la loi qui affranchit. ». Voilà un os pour ceux qui cherchent à assimiler libéralisme et absence de loi.

En effet, cette citation extraite des Conférences de Notre-Dame de Paris entend défendre la loi. Mais de quelle loi parlons-nous ? Ici c’est de la loi divine qu’il s’agit et, plus précisément de celle que « Moïse, descendant du Sinaï, rapportait à son peuple […] : Tu sanctifieras le septième jour, et tu t’y reposeras ». C’est du repos dominical qu’il est question. Une question curieusement d’actualité.

Le libéralisme n’est pas un anarchisme sauvage. Car le libéralisme n’est pas conçu pour abolir les repères stables, l’idée de « nature humaine », la notion de bien et de mal, les contextes culturels, la vision religieuse de l’existence. On peut être libéral et condamner l’avortement. On peut être libéral et ne pas voir d’un bon œil le mariage homosexuel. On peut être libéral, et comme Lacordaire, ne pas souhaiter voir s’étendre le travail le Dimanche. On peut être libéral et refuser l’euthanasie. On peut être libéral et vouloir aider son prochain.

Le libéralisme, une solution plus qu’une cause de problèmes

Mais il demeure des gens qui dénoncent le libéralisme comme étant une philosophie néfaste en soi. C’est un classique chez certains intellectuels catholiques. Soit. Et sur quels fondements ? Un lien entre le libéralisme des mœurs et le libéralisme économique. Et comment ce lien est il fait ? Il y aurait des multinationales qui soutiennent le mariage gay. Et quoi de plus ultralibéral qu’une multinationale ? Car la multinationale est ce monstre sans âme et sans visage, qui pille les pays, viole les lois, mais qui est malgré tout bien utile pour mettre un Smartphone entre les doigts. Bref, c’est un avatar de l’ultralibéralisme. Et pour prouver cela, rien de mieux qu’une déclaration de président de Goldman Sachs, qui aurait dit, à propos du mariage homosexuel : « It’s good business ».

Mais cette position n’est pas motivée par un quelconque libéralisme. Elle manifeste au mieux une vision anthropologique particulière, au pire un esprit de lucre et un certain appât du gain. Point de libéralisme donc. Il existe différents courants dans le libéralisme, qui chacun reposent sur des visions anthropologiques différentes. Mais ces visions sont souvent liées à des pensées exterieures au libéralisme. Tout au plus peut on voir dans le libéralisme une philosophie qui a compris que l’homme était profondément limité. Dès lors, ce n’est pas le libéralisme qui est en cause, mais bien une ou des visions anthropologiques erronées. Et pour ce qui est de la vision anthropologique, je ne peux que souscrire à celle proposée par l’Eglise.

Mais que mettre à la place du libéralisme (qui soit dit en passant n’est pas né dans les années 1990) ? Car les effets dénoncés ont bien des causes. On fait souvent coïncider l’émergence du libéralisme et les années 1970, période d’évolution de la société et des législations boursières notamment. Mais Crésus n’a pas attendu les années 1970 pour être animé d’un esprit de lucre, l’anticatholicisme n’est pas né de la dérégulation, et la pauvreté dans le monde n’est pas apparue en même que la fin du siècle. Ce que je veux dire par là, c’est que la réponse est à chercher ailleurs.

Et on peut trouver le début de cette réponse dans le 3e chapitre de la genèse : le péché originel. L’homme est capable de vice et de vertu. Les solutions qu’il entend apporter sont humaines, avec des moyens humains, appliquées par des humains. Dès lors, elles sont faillibles, car chacune de ses solutions ne peut qu’être imparfaitement appliquée. Si l’homme était parfait même le communisme pourrait fonctionner. Ou plutôt non. Nous n’aurions même pas besoin du communisme !

Sauf que l’homme n’est pas parfait. Il faut donc trouver une solution viable. Et à ce titre, il n’y a pas de « bon » ou de « mauvais » libéralisme. Le libéralisme n’est pas pour un bouleversement de la société avec une solution miracle. Il cherche simplement à trouver une solution par tâtonnement, en laissant s’exprimer le bon sens et les traditions, ce qui ne peut se faire que si l’homme est réellement libre.

La défense du libéralisme, une histoire de bonne volonté

Voilà pourquoi une critique du libéralisme assimilé à l’ultralibéralisme me parait simpliste. Sans être un libéral acharné, je suis de ceux qui pensent que les auteurs dit « libéraux » ont forgé au cours des siècles une pensée pleine de richesse. Il serait regrettable de s’en couper dans un rejet simpliste et opportuniste. Tout n’est pas bon à prendre, mais je suis convaincu que ma foi peut me servir d’éclairage dans cette sélection.

Je peux être d’accord sur les effets dénoncés, mais pas sur les causes. Et c’est là que le bât blesse. Car si les causes ne sont pas les bonnes, on n’obtiendra pas les bons effets en voulant les soigner. Au mieux on ne changera pas grand-chose, au pire on ne fera que creuser les effets pervers.

Quoi qu’il en soit je compte bien défendre le libéralisme tant qu’il sera attaqué de façon aussi simpliste. Et même si ce n’est pas la mode, même si les défenseurs du libéralisme ne sont pas les plus nombreux, cette pensée mérite d’être défendue. “Je sais bien qu’à la fin vous me mettrez à bas; N’importe : je me bats ! Je me bats ! Je me bats!” (Cyrano de Bergerac – Edmond Rostand). C’est ma manière à moi de faire preuve de bonne volonté, car la vérité ne passe pas par la simplification. Et il parait que la vérité rend libre. Et ça tombe bien, les libéraux sont friands de liberté. Mais qui peut attaquer la liberté ?

[Cahiers Libres] L’ultralibéralisme, ce moulin à vent.

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