La peste soit des gentils (et des mignons) !

Mignon c’est ça : une boule de poils rose
Mignon c’est ça : une boule de poils rose

« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. »  – Albert Camus

Après une courte mais nécessaire pause dans mes billets publiés de façons aléatoire, j’ai décidé d’attaquer un sujet grave. Plus grave que le mariage, plus sérieux que les débats, et tout aussi subtil que Rambo.

Tous les jours, et impunément, des gens en apparence bien intentionnés sonnent le glas de la richesse lexicale de notre langue. Et je n’ai pas de mots trop durs pour condamner leurs exactions. Ils sont une menace pour la beauté du langage. Ils sont ennemis du poète et pourfendeurs du beau. Ils n’ont aucun scrupule et ne reculent devant rien. Leurs armes sont d’une puissance insoupçonnée.

« Gentil » et « Mignon ».

Je pars en croisade contre ces mots.

Ils sont partout. Ces mots avaient un sens, mais comme on en use et on en abuse, ils ont été pervertis. Il ne sont plus vraiment les compliments qu’ils pouvaient être.

Gentil, par exemple veut dire bienveillant, attentionné. Du moins, en théorie. Sauf que dès qu’on fait quelque chose de bon ou d’altruiste, voir même qu’on se contente de ne pas nuire, on est « gentil ». Pas de nuance, rien. On ne cherche pas à préciser, à distinguer. Raccompagner une jeune fille c’est gentil. Rendre service c’est gentil. Offrir à boire c’est gentil. Aider quelqu’un c’est gentil. Mais aussi, être incroyablement niais, c’est être gentil.  C’est le problème. A force, gentil est presque devenue une insulte. Dans le palmarès des qualificatifs castrateurs, il est juste au-dessus de « brave ». Il n’y a rien de pire que de dire : « c’est un gentil garçon ». Cette seule phrase est d’une efficacité redoutable. D’un seul coup, la personne devient un être inoffensif, niais, pas intéressant, et n’ayant d’autre qualité que celle de ne nuire à personne. Une plante verte.

« Il est vraiment gentil ». Hop, plante verte.

Et mignon, c’est pareil. Tout est mignon. On a le choix entre un nombre incalculable de mots, et c’est mignon qui est choisi. Il y a des choses mignonnes (un dessin d’enfant, une peluche, un caniche), mais tout n’est pas mignon. Mignon = une boule de poils rose. Et quand on utilise mignon pour autre chose qu’une boule de poils rose, ce mot devient réducteur, mignon c’est petit, mignon ça fait tout de suite passer dans le monde des bisounours, des licornes et de poneys roses. Cela aussi peut être un peu castrateur.

« Il est vraiment mignon ». Hop, émasculé.

Imaginez le combo « mignon » et « gentil ». On se retrouve avec un espèce de machin rose et niais. Surtout si ces mots sont accompagnés de leur fidèle acolyte : « trop ». « C’est trop gentil » ou « c’est trop mignon ». Si c’est « trop » c’est qu’on a dépassé un seuil souhaitable, et que cela devient superflu. Le trop, par définition, est en trop. Donc si je suis « trop » gentil, c’est mal ! C’est qu’il faudrait que je le sois moins !

On se retrouve donc avec deux mots, chacun ayant trop de sens pour être cohérents. Mais bazar de diantre™ ! Où est passée la richesse de notre vocabulaire ?

Qu’Edmond me pardonne (lui, pas lui), je me suis permis de pasticher une célèbre tirade pour montrer à quel point ces mots fourre-tout sont une insulte à notre langue.

DE GUICHE. Personne ne va donc le complimenter ?…

LE VICOMTE. Personne ? Attendez ! Je vais lui dire ses qualités !… (Il s’avance vers Cyrano qui l’observe, et se campant devant lui d’un air fat.) Vous… vous êtes très… euh… très… gentil.

CYRANO, gravement. Oui.

LE VICOMTE, riant. Ha !

CYRANO, imperturbable. C’est tout ?…

LE VICOMTE. Mais…

CYRANO. Ah ! non ! c’est un peu court, jeune homme !
On pouvait dire… Oh! Dieu!… bien des choses en somme.
Selon la situation, -par exemple, tenez :
«Agressif : « moi, monsieur, si j’étais si galant,
De Paris il faudrait qu’on me chasse sur le champ ! »
Amical : «vous êtes comme toujours aimable,
Il me plairait de vous inviter à ma table ! »
Descriptif : « qu’il est grand ! … qu’il est doux ! … qu’il est bon !
Que dis-je, il est bon ? … Il mérite un médaillon ! »
Curieux : « Mais à quoi vous sert tant de bonté ?
C’est votre paradis que vous comptez gagner ? »
Gracieux : « aimez-vous donc à ce point les gens,
Que d’eux vous vous préoccupâtes tout le temps ! »
Truculent : « Vous êtes toujours bien trop aimable,
A un point que tout cela devient incroyable ! »
Prévenant : « gardez-vous, par trop de charité,
Dans votre cœur, un jour d’en être débordé ! »
Tendre : « vous êtes donc, monsieur, si prévenant,
Que tous vos gestes ont quelque chose de touchant ! »
Pédant : « On pourrait dire tout de vous, monsieur,
Du moment qu’on ne devient pas acrimonieux ! »
Cavalier : « quoi, l’ami, être bon est à la mode ?
Pour se faire bien voir, c’est vraiment très commode ! »
Emphatique : « aucun vent ne peut, don libéral,
T’absorber tout entier, excepté le mistral ! »
Dramatique : « vous faites un acte d’oblation ! »
Admiratif : « pour vous sonne le Carillon ! »
Lyrique : « de quelle vertu êtes-vous l’ange ? »
Naïf : « et vous ne demandez rien en échange ? »
Respectueux : « souffrez, monsieur, qu’on vous salue,
Votre bonté rayonne sur toute la rue ! »
Campagnard : « hé, ardé ! Z’êtes ben chic alors ! »
Militaire : « souffrez donc que je vous décore,
Pour tous les services rendus à la patrie ! »
Pratique : « voulez-vous vous mettre en loterie ?
Assurément, monsieur, vous seriez le gros lot ! »
Enfin parodiant Pyrame en un sanglot :
« Si je dis tout le bien que m’inspire votre être,
On pourra s’écrier : Il en rougit, le traître ! »
— Voilà ce qu’à peu près, mon cher, vous m’auriez dit
Si vous aviez un peu de lettres et d’esprit :
Mais d’esprit, ô le plus lamentable des êtres,
Vous n’en eûtes jamais un atome, et de lettres
Vous n’avez que les trois qui forment le mot : sot !
Eussiez-vous eu, d’ailleurs, l’invention qu’il faut
Pour pouvoir là, devant ces nobles galeries,
Me servir toutes ces folles plaisanteries,
Que vous n’en eussiez pas articulé le quart
De la moitié du commencement d’une, car
Qui les sert à moi-même, avec assez de verve,
Prend le risque que, moi aussi je les lui serve. »

Voilà ce qu’on peut dire pour faire l’éloge de quelqu’un. Et ce genre de choses marche aussi pour « mignon ». Et ceux qui ne sont pas convaincus n’ont qu’à ouvrir un dictionnaire de synonymes un peu plus souvent, ou bien simplement faire preuve d’un peu d’imagination. Ils rendront un grand service à la langue française, se coucheront moins bête, et contribueront à leur manière à retirer du malheur à un monde bien tourmenté.

La peste soit des gentils (et des mignons) !

8 réflexions sur “La peste soit des gentils (et des mignons) !

  1. Folbavard, mon ami, c’est très mignon ce que tu écris, mais tu es à côté de la plaque.

    Attention, j’ai bien apprécié ce billet, il m’a fait rire ; mais je pense pas que tu mettes le doigt exactement sur le problème.

    Gentil transforme en plante verte et mignon émascule. Oui, c’est très juste, c’est le résultat de l’ambiance actuelle.

    Mais le vrai problème, c’est que dans notre monde, la gentillesse n’est pas une qualité. La gentillesse, c’est ce qui sépare les moutons des prédateurs, et tu ne peux pas te permettre d’être un prédateur. La gentillesse, c’est ce qui te laisse à la traine, et tu dois l’abandonner très tôt, de préférence avant l’adolescence.

    C’est pareil pour ce qui est mignon : ce qui est autorisé à être mignon, c’est, et attention, la liste est presque exhaustive, les enfants (jusque 10 ans), leurs réalisations, les couples d’amoureux pendant leurs 2 premiers mois, et les petits chiens.
    Si autre chose est mignon, c’est un problème.

    L’horreur de la situation, ce n’est pas que mignon émascule. C’est que quelque chose de mignon a clairement manqué son développement, et un bon psy pourra peut-être en faire quelque chose…

    1. Il y a de ça aussi, mais je persiste en disant qu’il y a des gens qui emploient « mignon » et « gentil » pour tout décrire, là où il aurait fallu étendre son vocabulaire.

  2. Que voulez-vous, c’est la dictature du Kawaii! La mentalité Hello Kitty a envahi toute la planète…
    Comment voulez-vous lutter contre ça ?
    J’ai détesté la tournure que prenait ces mots « gentil » & « mignon » puis j’ai commencé à les intégrer dans mon vocabulaire malgré moi, et maintenant je suis obligée de me mordre la langue pour ne plus les utiliser. Vous avec entièrement raison, gentil ça veut dire fade, niais, bête… c’est devenu une insulte mais n’oublions pas que certaines personnes utilisent encore cet adjectif dans son sens le plus noble🙂

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