La prestidigitation, ça fonctionne aussi avec les mots !

La prestidigitation c'est aussi possible avec les mots« Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » – Albert Camus

Entendre « nounou prénatale » était la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. On ne dira plus « mère porteuse », mais « nounou prénatale ». Comme si changer le mot allait rendre cette réalité plus douce. Comme si le réel allait changer, subitement, simplement parce qu’on a choisi de substituer une expression à une autre. Ce procédé n’est rien d’autre que de la prestidigitation. On endort la vigilance en changeant le mot, pour que le public aille voir ailleurs. C’est fourbe, c’est vil, mais hélas, c’est efficace.

Il n’est pas ici question d’une querelle sur la valeur intrinsèque des mots, leur essence, la différence entre le signifiant et le signifié. Ce n’est pas sur le lien entre les mots et ce qu’il représente que je veux m’attarder, mais sur le processus de substitution d’un terme à un autre. Je veux m‘attarder sur la traduction permanente qui a lieu sous nos yeux, dans les médias, dans les débats, dans les conversations. Et face à ceux qui opposeront que les mots changent et évoluent, je maintiens, ce n’est pas une histoire de nominalisme ou autre. Je suis parfaitement conscient que les mots ont une histoire (d’ailleurs en ce sens allez voir ce blog, c’est un bijou), mais il est ici question d’un phénomène bien particulier : la substitution brutale d’un mot ou d’une expression à un autre mot ou expression, ayant pour effet d’en détourner le sens.

On peut appeler ça la novlangue, en hommage à Orwell, mais ce mot est tellement connoté qu’il semble renvoyer à un phénomène totalitaire qui ne saurait se produire dans nos pays civilisés (on espère). Mais l’idée demeure : on change les mots pour éviter de donner à l’autre de quoi penser. On substitue des mots doux à des mots qui heurtent. Finalement ce serait presque une bonne intention : mettre un peu de douceur là ou avant il y avait un mot trop lourd de sens et de conséquences.

Et si ce processus me fait autant bondir, c’est que ces changements ne sont pas anodins. Quand on entend « nounou prénatale » on peut presque entendre le rire clair du nouveau-né, qui ne serait que joie et bonheur auprès de sa bienveillante nounou. Mais c’est oublier que l’enfant est dans le ventre de la « mère porteuse », qui en est réduite à être une matrice offrant son corps pour des fins de reproduction (pour mémoire, réduire la femme à sa fonction reproduction, c’est remonter à la Grèce Antique). Une jolie réification de la femme en somme.

Ce genre de changements est un signe annonciateur. Pourquoi changer de mot, si ce n’est pour détourner l’attention. Dit comme ça, l’idée peut paraître avoir des relents conspirationnistes, mais il faut avouer qu’un mot qui change subitement, passant d’un terme porteur de sens à une mièvrerie, c’est louche. D’aucuns pensent que c’est une actualisation du mot, que le nouveau mot est plus proche des réalités, plus précis, plus dans l’air du temps. C’est surtout un moyen de faire oublier ce que ce mot signifie vraiment. On pourrait presque en faire un dictionnaire pour voir ce qui évolue, et chercher la finalité de cette évolution.

Ce genre de substitutions facilite l’acceptation de phénomènes jadis réprouvés. C’est un travail de communication remarquable. Il permet d’évacuer le débat sur le fond, parce que s’attaquer à une « nounou », c’est vraiment être ignoble. Ces substitutions sont un tranquillisant, qu’on administre savamment pour éviter de réfléchir. Mais loin d’apporter de la douceur, cela ne fait qu’ajouter du malheur au monde, qui se trouve fourvoyé par ce déni de réalité.

La prestidigitation, ça fonctionne aussi avec les mots !

6 réflexions sur “La prestidigitation, ça fonctionne aussi avec les mots !

  1. Bon article sur le rôle de l’euphémisme dans notre société et sur cette manipulation de l’opinion dans un sens comme dans l’autre ! Les médias savent très bien jouer sur la corde sensible des gens.
    J’aime bien les images que vous mobilisez (cf l’ignoble brute qui s’en prendrait à la gentille nounou et donc au nouveau né).
    J’ai hâte de lire votre prochain billet !

    1. C’est même plus que de l’euphémisme ! Ce n’est même plus de l’atténuation ! C’est vraiment un travestissement du sens…
      Allez débattre ensuite quand vous êtes le grand méchant loup !

      1. C’est le problème lorsque l’on incruste l’affectivité dans un débat et qu’on déplace un peu le sens de ce que l’on veut faire accepter. Le déplacement de sens provoque alors des réactions qui empêchent tout débat …

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