Débattre c’est cool, surtout si on le fait bien.

« Car ce qui importe, ce n’est pas la vérité mais la victoire » l’Art d’avoir toujours raison – Arthur Schopenhauer.

Cette citation aurait pu être complétée par un simple mot : « Hélas ». « Hélas » car la soif de vaincre l’emportant sur la vérité, on débat pour plaire et non pour progresser. Ce constat ne m’empêche pas d’aimer débattre, et de me laisse emporter par l’envie d’avoir raison à tout prix, malgré la vérité. Personne n’est parfait.

Débattre peut parfois tenir du sport, avec sa part de stratégie, d’endurance, de réflexes et de vivacité. Mais débattre peut-être périlleux : on a tous eu, à un moment ou à un autre, un désaccord avec quelqu’un qu’on a tenté de régler à coup d’arguments massues, et qui a pu tourner à l’engueulade. Débattre peut aussi être un plaisir et heureusement que tous les débats ne se prennent pas au sérieux. Mais il faut quand même éviter de partir dans tous les sens. C’est peut-être pour ça que l’Art d’avoir toujours raison d’Arthur Schopenhauer est un de mes livres préférés. Au grand désespoir de certaines personnes de mon entourage qui n’aiment pas vraiment débattre, ce livre m’inspire beaucoup.

Je regrette d’ailleurs qu’il n’inspire pas plus de monde, car il donne un certain nombre de clés pour bien débattre. J’ai écrit cet article à force de débats souvent infructueux. J’essaye de livrer un peu de mon expérience en la matière, et ce que j’ai pu tirer de mes lecture. Je crois bien qu’aujourd’hui, beaucoup de gens ont oublié (ou n’ont jamais su) comment bien utiliser un débat, ce qui est bien dommage, tant le débat semble être aujourd’hui placé sur un piédestal. Il y a des débats nécessaires, importants, et qui pourtant ne fonctionne pas au mieux (L’assemblée nationale ressemble parfois à une cours de récréation, même si la palme revient à l’Ukraine). Qu’il soit institutionnalisé ou improvisé, entre amis ou entre inconnus, en public ou en privé, il y a une chose qui ne change pas dans un débat : il met en scène deux contradicteurs ou plus, en désaccord sur un sujet. Et quelles que soient ses conditions, l’utilité du débat dépend d’un certain art de la controverse, ou de ce que Schopenhauer appel la « dialectique éristique ». Je ne dis pas que le débat est réservé à une élite, mais plutôt qu’il y aurait une certaine « recette » du débat utile. Un débat doit contenir un certain nombre d’ingrédients, et respecter certains procédés, sinon il risque de retomber comme une calzone mal cuite ou de tourner au pugilat.

Mais qu’est-ce qu’un débat utile ? Pour moi c’est l’opposé du débat stérile. Le débat utile est celui qui produit quelque chose. Il ne doit pas forcément aboutir à un consensus, il doit peut-être bousculer les contradicteurs, éventuellement leur faire changer d’avis, et au moins les faire réfléchir. Chacun peut avoir des objectifs différent, mais en général, le but un débat est souvent de convaincre l’autre et à défaut lui prouver qu’il a tort.  Un débat qui n’a été qu’un échange d’arguments préfabriqués n’est pas utile. Dans l’idéal, le but du débat serait de dégager une part de la vérité, quand le sujet s’y prête. Je ne vais pas chercher à déterminer ici s’il existe ou non une vérité, relative ou non, ce n’est pas le sujet. Je vais partir du principe un peu simplificateur qu’il y en a une, et que si on ne peut la saisir toute entière, on peut s’en approcher. Chercher ce qui est bon, ce qui est bien, ce qui est vrai, est à mon sens plus productif que croire que tout est relatif.

Maintenant qu’on a une vague idée de là où on va en débattant, il faut trouver comment y aller. Dans l’idéal, on se laisse parler, on définit bien le sujet (ça parait enfantin, mais souvent les désaccords viennent de légères variations sur le sens des mots emplyés entre les contradicteurs), on reconnait quand on a tort, on reconnait quand on y connait rien, on est bienveillant. Il faut que le débat respecte le principe du contradictoire, que ceux qui débattent puissent répondre aux arguments qu’on leur oppose, qu’ils avancent à armes égales. Dans l’idéal, il faudrait que les débatteurs soient presque transparents, simples représentants d’une idée. Voilà la théorie.

En pratique, c’est plus compliqué. Et c’est pour ça que L’Art d’avoir toujours raison est intéressant, parce qu’il dresse en peu de pages un grand nombre de stratagèmes qu’on peut utiliser dans un débat. En gros, il permet de voir un peu qui essaye d’embrouiller qui, et par quels moyens. Par exemple, le stratagème 28 consiste à prendre l’auditoire pour des cons et avancer des choses avec pour seul fondement l’autorité qu’on a en la matière ; le stratagème 8 consiste à mettre l’autre en colère pour qu’il soit ridicule et moins performant. Schopenhauer est fourbe, mais il n’est pas le seul. L’intérêt de ce livre est donc de décortiquer les débats, de voir quelques techniques pour les reconnaître et voir si on se fait enfumer.

Une grille de lecture intéressante est de classer les arguments en différentes catégories  d’importance plus ou moins grande : les arguments sur le fond, les arguments sur la forme et les arguments sur le contradicteur (en gros : ce qui est dit, comment c’est dit et par qui c’est dit). C’est un peu simplificateur, pas toujours évident à mettre en oeuvre, mais ça permet de faire le tri dans ce qu’il est bon de dire ou pas.

  • Les arguments portant sur le fond sont à mon sens les seuls intéressants. Ce sont ceux qui disent réellement quelque chose. Ils sont aussi les seuls susceptibles de faire avancer le débat. En gros, tout argument qui ne serait pas un argument de fond est un peu louche. Je ne dis pas qu’il ne faille aucunement utiliser les arguments sur la forme et ad hominem, je dis simplement que ce ne sont pas eux qui font avancer le débat.
  • Les arguments sur la forme ont parfois leur intérêt. La façon de dire les choses est parfois révélatrice du fond de l’affaire. Mais un contradicteur qui passera son temps à reprocher à l’autre la forme de son discours fait preuve de paresse intellectuelle et laisse penser qu’il n’a rien à dire sur le fond. Quelqu’un qui ne fait que critiquer la forme le fait peut-être en désespoir de cause.
  • Les arguments portant sur celui qui parle (ad hominem), c’est le caniveau de l’argumentation. C’est zéro. Ce n’est pas parce que quelqu’un est exécrable qu’il a tort. L’argumentation ad hominem c’est la roue de secours de ceux qui n’ont rien à dire. Ce n’est pas pour rien que c’est « L’ultime stratagème » pour Schopenhauer. En gros quand quelqu’un dit de l’autre que c’est un nazi (Point Godwin) ça montre une grosse faiblesse de l’argumentation.

Ce panorama un peu décousu a pour but d’essayer de « lire » les débats un peu différemment. En analysant à quel niveau se placent les acteurs du débat, on peut avoir une idée de la force de leur argumentation. Il est évident que dans un débat il va être difficile de se cantonner à une argumentation portant sur le fond. Si on vous attaque sur la forme de votre argumentation, il est utile de répondre sur le même niveau (une sorte   de « légitime défense rhétorique »). Par ailleurs il est souvent beaucoup plus simple de se placer sur un autre niveau, quand le contradicteur y est vraiment trop faible. Si cela ne fait pas avancer le débat sur le fond, ça peut faire gagner un débat.

La citation de Schopenhauer avait un grand mérite : celui de montrer que celui qui gagne un débat n’est pas forcément celui qui a raison. Et les orateurs étant rarement enclins à changer d’avis, et difficilement impartiaux, le juge est souvent le public. Et malheureusement, pour le public, le gagnant est souvent celui qui aura offert la prestation la plus spectaculaire. Ce sont hélas les règles du jeu de ce monde tourmenté.

Débattre c’est cool, surtout si on le fait bien.

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